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Jack Lang : « L’expérimentation pédagogique est un ferment de vitalité au service de l’école »

Jack Lang est député (PS) du Pas-de-Calais. Il a été ministre de l’éducation nationale de 1992 à 1993, puis de 2000 à 2002.

Vous avez été deux fois ministre de l’éducation nationale. Quelle est votre appréciation sur le rôle de l’expérimentation pédagogique ?
Ce devrait être un rôle déterminant. Certes, les expérimentations doivent être conduites avec attention, car il n’est pas question de transformer les élèves en cobayes, et elles doivent faire l’objet d’évaluations. Mais entre le refus de toute expérimentation et des expérimentations excessives, il y a un chemin intelligent à suivre. Car l’expérimentation pédagogique, qu’on appelle aussi innovation, est un ferment de vitalité au service de l’école et de son idéal : l’accès des élèves à la culture. Elle porte des pratiques qui permettent d’aiguiser la curiosité des élèves, de maintenir leur intelligence en éveil, d’encourager l’autonomie, la créativité, le travail d’équipe... Loin de s’enfermer dans les seuls établissements expérimentaux, qui ont leur utilité, elle doit aussi imprégner le tissu du système éducatif. Celui-ci repose sur deux piliers indissociables : d’une part, la rigueur de l’effort, qui est parfois source de volupté et de bonheur pour l’élève ou pour le maître, d’autre part, la créativité, l’inventivité et l’esprit d’initiative. L’expérimentation pédagogique maintient et renouvelle le lien dialectique entre ces deux dimensions de l’école.

L’actuel gouvernement semble vouloir remettre l’expérimentation pédagogique au premier plan, puisque Xavier Darcos l’encourage dans 123 lycées dans la perspective de sa réforme du lycée...
Je ne peux pas porter d’appréciation sur ce qui se passe dans ces 123 lycées. Certainement beaucoup d’expériences positives, mais je crains néanmoins l’ambiguïté de cette démarche. Est-ce pour le ministre une façon de ne pas perdre la face sur son projet initial de réforme du lycée ? Tester sur le terrain la valeur de certaines idées est une démarche qui peut se comprendre. Mais dans ce cas précis, il me semble que le ministre s’enferre dans une contradiction, puisqu’il demande à des lycées d’appliquer certains aspects d’une réforme dont il assure par ailleurs qu’elle est caduque. Où est la cohérence ?

Les syndicats majoritaires d’enseignants restent très méfiants vis-à-vis des démarches expérimentales. Viendra-t-on jamais à bout de ces réticences ?
Il n’est pas anormal que les organisations d’enseignants, souvent échaudées par des caprices ministériels divers et contradictoires, se montrent méfiantes. Mais pour avoir, comme ministre, maintes fois discuté avec leurs représentants, je crois que le dialogue réussit à lever certaines appréhensions. Encore faut-il que le ministre - c’était mon cas - dispose de moyens budgétaires qui lui permettent d’engager des réformes...

Les cadres du système éducatif, au niveau des rectorats, n’ont pas non plus la réputation d’être très ouverts en matière d’expérimentation pédagogique...
On ne peut pas reprocher à des cadres administratifs, qui ont d’abord pour mission d’appliquer des textes, de faire preuve d’un certain conservatisme. Mais à quoi sert un ministre ? Donner l’enthousiasme, avoir une vision capable d’entraîner les plus réticents, c’est le rôle du ministre ! A peine étions-nous partis en 2002 que toutes nos idées ont été mises à mal. Comment voulez-vous que se crée une culture de l’expérimentation si l’équipe ministérielle elle-même, au centre du système, s’en moque ou y est hostile ? On peut comprendre la déception et l’amertume de certains enseignants. Heureusement, partout en France, je le vois, des professeurs ne craignent pas d’innover ou d’expérimenter, sans forcément pour cela brandir un drapeau.

Le conseil national pour l’innovation et la réussite scolaire que vous aviez créé en 2000 a été mis en extinction par vos successeurs, dont Xavier Darcos. Qu’avez-vous pensé de cette absence de continuité ?
Il faut appeler les choses par leur nom : ce conseil a été proprement flingué par mes successeurs, au mépris de toute continuité républicaine. Personnellement, j’ai beaucoup de mal à comprendre ce type de comportement. J’ai été douze ans ministre, mon idée n’a jamais été de détruire ce qu’avaient fait mes prédécesseurs.

Et si vous étiez de retour au ministère, le referiez-vous à l’identique ?
Je profite de votre innocente question pour répéter une fois de plus que mon retour au ministère n’est absolument pas à l’ordre du jour. Quant à ce conseil dissous, personne ne le referait exactement à l’identique, mais il me paraît important qu’il y ait une instance qui recense, fasse connaître et encourage les innovations. L’école est beaucoup plus vivante et inventive qu’on ne le croit. Recenser les mille et un exemples d’innovation individuelle ou collective dans le système éducatif, c’est aussi permettre à d’autres équipes d’en faire leur miel. Soit dans leur pratique de droit commun, soit sous la forme d’établissements expérimentaux. Il est important qu’il y ait à la fois des règles nationales fortes, claires, précises, et un encouragement réel à l’expérimentation. Certains sites doivent permettre des expériences plus hardies, bousculant l’organisation scolaire habituelle, notamment en matière d’organisation des emplois du temps et d’interdisciplinarité. Si nous avions continué sur l’élan de 2002, nous serions sans doute arrivés à la création de 40, 50 ou 60 établissements de ce type, permettant une véritable dynamique de l’expérimentation qui continue de manquer aujourd’hui.