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Christian Rousseau :« Notre système actuel n’a jamais été aussi éloigné de la pédagogie Freinet »

Christian Rousseau est président de l’ICEM - Institut coopératif de l’école moderne, pédagogie Freinet.

Qu’est-ce qui fait, quatre-vingts ans après son émergence, la spécificité de la pédagogie Freinet ?
La spécificité est toujours la même : c’est une pédagogie qui a l’ambition d’être « populaire » au sens premier du terme, c’est-à-dire s’adressant à tous les enfants ; une pédagogie qui inclut, qui accueille, qui permet la rencontre entre les individus en utilisant des pratiques qui tendent à respecter au plus près le cheminement de chacun. Je pense que sa force première est qu’elle s’est construite sur une base empirique. Quand, au début de sa carrière, Célestin Freinet (1896-1966) fait entrer la vie dans sa classe en organisant des « classes promenades », il constate que l’intérêt des enfants pour l’école s’en trouve renforcé. Même chose quand il introduit l’imprimerie et le journal scolaire, la correspondance ou le conseil de coopérative -instance de régulation de la classe et/ou de l’école. La méthode naturelle, l’expression libre sont autant de principes qui, dans leur application pratique, n’ont pas été démentis.

Jusqu’où la pédagogie Freinet marque-t-elle les pratiques enseignantes en 2011 ?
Dans notre système actuel, l’organisation des classes par niveau, l’articulation des programmes, la place centrale accordée aux savoirs mis en lien avec l’obligation de résultats n’ont jamais été aussi éloignées de nos pratiques. La pédagogie Freinet séduit toujours autant, mais a du mal à transformer les enthousiasmes d’une rencontre en engagement fort dans des pratiques très différentes, pour ne pas dire dissonantes. Ainsi, on ne compte qu’environ 2000 « enseignants Freinet ». Beaucoup de « quinquas », mais aussi pas mal de jeunes attirés par ces pratiques différentes.

Comment percevez-vous la réforme de la formation des maîtres lancée en 2010 ?
D’une façon négative. Nous défendons une formation coopérative des enseignants, à mille lieues de la réforme de la « mastérisation ». Le métier d’enseignant se construit sur l’expérience et non pas sur l’insécurité, effet produit quand on lâche un jeune dans une classe sans aucune pratique. Il faut articuler la formation avec le compagnonnage, l’analyse des pratiques et un apport théorique ; tout cela doit être intimement mêlé.

Comment définiriez-vous vos relations avec l’administration en cette rentrée scolaire ?
Paradoxalement, nous n’avons jamais eu de relations difficiles avec le ministère de l’éducation nationale, bien que nous ayons toujours affiché, sans ambiguïté, nos critiques des politiques éducatives successives. Notre mouvement possède une force d’action très lisible dans la production d’outils pédagogiques, dans l’édition de revues à destination des enseignants, dans le champ de la formation et de la recherche. Il semble que ce soit cet aspect de notre travail qui ait retenu l’attention du ministère. Mais soyons clair : si nous incarnons une force de proposition et d’actions innovantes, notre association reste réduite en nombre d’adhérents -542 exactement. Quant aux administrations intermédiaires, l’accueil qui nous y est fait dépend clairement des personnalités qui occupent les postes hiérarchiques. L’échelle d’appréciation se situe, au mieux, au seuil de la bienveillance. Notre hiérarchie demeure très ignorante de la pédagogie Freinet. Elle s’accroche à ce qu’elle connaît, ce qu’elle a enseigné et ce qui lui a été enseigné.

Comment assumez-vous le décalage avec « l’air du temps » politique ?
Nous l’assumons pleinement ! Il est clair que, proportionnellement, nombreux sont nos militants qui payent un lourd tribut à leur opposition aux réformes. Je pense notamment aux résistants pédagogiques contre lesquels une panoplie de sanctions est déployée -retenues sur salaire, blâmes, etc. -officiellement pour services non faits (renseigner Base élève, évaluer, mettre en place l’aide personnalisée). Reste que nous ne pouvons envisager les choses autrement. L’obligation de résultat qui nous est faite répond avant tout au souci de compétitivité : la France brigue une place de choix dans les futures enquêtes PISA. Qu’importe les moyens, pourvu qu’on soit dans les premiers... Nous n’acceptons pas cette injonction et refusons toute forme de compétition.