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Annie Feyfant : Formation des enseignants : « Notre système est doublement déséquilibré »

Annie Feyfant est chargée d’études et de recherche à l’Institut français de l’éducation (IFÉ)-ENS Lyon.

L’Institut français de l’éducation (IFE) organisait, le 9 novembre à Lyon, une conférence sur les modèles de formation des enseignants qui ont cours aujourd’hui en Europe. Lesquels sont-ils ?
En matière de formation enseignante, l’Europe se partage en deux, voire en trois. Il existe un modèle « consécutif », dans lequel l’enseignant reçoit d’abord une formation disciplinaire, puis une formation professionnelle. C’est le cas dans les pays du sud de l’Europe, en Espagne et en Italie. C’était le cas en France au temps des IUFM. L’autre grand modèle est « simultané » : après l’obtention d’un diplôme de fin d’études secondaires, la formation dispensée aux futurs professeurs inclut des modules sur la façon d’enseigner. En Allemagne, selon les Länder, le modèle peut être de type consécutif, mais assez souvent, la formation universitaire comprend, outre une composante disciplinaire, des éléments en pédagogie, psychologie et philosophie. Un examen fondé sur des épreuves en sciences de l’éducation ou en didactique est complété par une phase assez longue de stages. Et puis, il y a un troisième modèle, qu’on peut appeler « mixte », développé au Royaume- Uni, en Norvège, aux Pays-Bas ou en Finlande. Là, le système de formation est assez déconcentré pour permettre aux deux modèles de cohabiter avec un dosage différent selon les établissements de consécutif et de simultané.

Existe-t-il un modèle qui sorte du lot ?
Oui, en Ecosse. La formation y est élaborée en commun par les universités, les syndicats d’enseignants et les collectivités territoriales. L’idée de base est que la recherche doit aider à former des praticiens. Cela révèle une certaine conception du métier d’enseignant : on le considère comme un véritable métier, qui se construit sur un socle constitué d’un savoir-faire et d’un savoir théorique. L’enseignant n’est pas perçu comme un technicien de l’éducation qui aurait une boîte à outils avec dix ou quinze trucs. C’est un professionnel qui développe des gestes professionnels, des attitudes.

L’idée qu’il suffit de disposer de quelques outils pour enseigner est-elle répandue ?
Oui. En Angleterre, par exemple. Chez nous aussi, un peu, depuis la fin des IUFM. Le développement du compagnonnage se fait dans la droite ligne de cette conception. Il suffit qu’un enseignant expérimenté montre deux ou trois choses...

Qu’est-ce que la Finlande, souvent érigée en modèle d’éducation, propose ?
Il ne s’y passe rien d’extraordinaire. Ce qui est marquant dans ce système, c’est le concours exigeant que doivent passer les futurs enseignants pour entrer dans cette filière. Il est important qu’ils soient nombreux à le présenter, ce qui permet d’en garantir la qualité. Le rapport à la recherche est tout de même assez particulier. Les enseignants doivent réaliser un véritable mémoire professionnel. Contrairement à la France, c’est un vrai travail de recherche dans lequel ils traitent un problème qu’ils ont rencontré sur le terrain et analysent la façon dont ils l’ont résolu, avec l’aide de la recherche.

Que nous dit la recherche sur ce qu’est une bonne formation ?
Une bonne formation prend en compte toutes les dimensions du métier d’enseignant. Elle sait mettre en perspective les savoirs venus du terrain avec les travaux de recherche. Notre modèle français est doublement déséquilibré. Avant la création des IUFM, la formation des enseignants du 1er degré était très liée au terrain et accordait une place importante aux réflexions théoriques, à la pratique réflexive, alors que la formation des enseignants du 2nd degré était uniquement disciplinaire. La création des IUFM avait pour vocation de réduire ce déséquilibre en facilitant le développement professionnel des enseignants avec un apport théorique d’ordre pédagogique. Actuellement, la formation au métier d’enseignant accentue le déséquilibre entre maîtrise d’un savoir disciplinaire et acquisition d’un savoir-faire. Les enseignants novices n’ont pas acquis les compétences professionnelles essentielles à l’entrée dans le métier. Les stages de formation continue, pour des raisons diverses, ne peuvent pallier cette carence. Le fort taux de chômage des jeunes en France explique sans doute que les jeunes enseignants démissionnent peu. Mais est-ce mieux de retrouver dans les classes des enseignants-malgré-eux ? Pas sûr.